Claude Makélélé à Nantes : la naissance d’un rôle sous l’œil de Coco Suaudeau

Lorsque l’on évoque Claude Makélélé, c’est immédiatement l’image du milieu récupérateur parfait qui s’impose. Celui qui a donné son nom à un poste, le fameux « rôle Makélélé », celui dont Zinédine Zidane disait : « Pourquoi mettre un autre diamant sur la Joconde ? » après son départ du Real Madrid. Pourtant, peu de passionnés savent véritablement comment ce joueur atypique, loin d’être une évidence à ses débuts, a été façonné par l’une des écoles de formation les plus intelligentes de France : le FC Nantes de Jean Claude Suaudeau. À travers cet article, Beautyfootball s’efforce de revenir aux sources de cette métamorphose extraordinaire, là où un jeune latéral congolais au physique peu impressionnant est devenu l’un des milieux défensifs les plus influents de l’histoire moderne du football.

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Un joueur qui ne ressemblait à rien

Claude Makélélé débarque à Nantes en 1991, en provenance de Brest. À 18 ans, le jeune Congolais n’a rien du footballeur moderne que l’on fantasme dans les centres de formation contemporains. Petit (1m74), maigrichon, peu technique dans les standards du « jeu à la nantaise », il n’impressionne personne lors de ses premiers entraînements. Certains observateurs s’interrogent même sur les raisons de son recrutement.

Serge Le Dizet, qui l’a côtoyé durant ces années, se souvient : « Claude, au début, on ne savait pas trop quoi en faire. Il n’avait pas la qualité technique d’un Pedros, ni la vista d’un Karembeu. Mais Coco voyait quelque chose en lui. » Ce « quelque chose », c’était précisément ce que Jean Claude Suaudeau recherchait obsessionnellement chez ses joueurs : l’intelligence de placement, la capacité d’anticipation, et surtout ce fameux « temps d’avance dans la réflexion » qui caractérisait son football.

Makélélé arrive initialement comme latéral droit, un poste où il évolue sans véritablement convaincre lors de ses premières apparitions. Sa technique limitée et son gabarit modeste le desservent dans les duels. Pourtant, Suaudeau observe autre chose : une lecture du jeu exceptionnelle, une capacité à se trouver systématiquement au bon endroit, et surtout une endurance aérobie remarquable. Comme l’affirme l’entraîneur nantais : « nous nous reposions sur un gros potentiel aérobie (…) au niveau de la vitesse, des changements de rythme, du pressing, du jeu sans ballon, c’était sensationnel. » Makélélé possède naturellement ces qualités.

La transformation : du latéral au milieu récupérateur

La grande intuition de Coco Suaudeau survient progressivement entre 1992 et 1994. En observant Makélélé à l’entraînement et lors des matchs, l’entraîneur réalise que ses lacunes techniques deviennent presque négligeables lorsqu’on le positionne dans l’axe du terrain, au cœur de ce losange du 4-3-1-2 nantais. À ce poste, ses qualités premières peuvent s’exprimer pleinement : couper les lignes de passe, anticiper les trajectoires, récupérer les seconds ballons, et surtout, libérer ses partenaires plus talentueux techniquement.

Cette reconversion n’a rien d’évident à l’époque. Dans le football français des années 90, le milieu de terrain se compose généralement de joueurs polyvalents, capables de défendre et d’attaquer. L’idée d’un « spécialiste défensif », d’un joueur dont la fonction principale serait uniquement de récupérer des ballons, reste marginale. Pourtant, Suaudeau persiste dans cette voie.

Ce qui fascine chez le jeune Makélélé, c’est sa capacité à comprendre instantanément les principes du « jeu à la nantaise ». Suaudeau insistait sur un point fondamental : « Les joueurs les plus proches du porteur devaient se positionner de manière à ce que d’autres récupèrent derrière dans les meilleures conditions. » Makélélé excelle dans cette tâche ingrate. Il sait se placer dans l’ombre, couvrir les espaces, permettre à Pedros de briller, à Karembeu de rayonner, à Loko de se projeter.

Lors de la saison 1994-1995, Makélélé s’impose définitivement au milieu de terrain. Son rôle devient progressivement indispensable dans l’équilibre de l’équipe. Alors que Christian Karembeu attire tous les regards par son élégance et sa puissance, alors que Japhet N’Doram fascine par sa technique, Makélélé accomplit le travail de l’ombre avec une régularité impressionnante.

Le Makélélé de Nantes : un rôle au service du collectif

Contrairement à ce qu’il deviendra plus tard au Real Madrid ou à Chelsea, le Makélélé nantais n’est pas encore un « sentinelle » positionné en permanence devant sa défense. Dans le système de Suaudeau, sa polyvalence reste essentielle. Comme le rappelait l’entraîneur : « Lorsque j’ai pris l’équipe, j’ai beaucoup insisté sur cette capacité à changer de rôles. Bien que nous ayons des positions de départ qui servaient de repères, nous évoluions librement ensuite. »

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Les images des matchs de cette époque le confirment : Makélélé se retrouve fréquemment sur le côté droit, parfois presque en position de latéral lorsque le contexte l’exige. Sa mission principale consiste à assurer l’équilibre, à combler les espaces laissés par les montées offensives de ses partenaires. Lorsque Patrice Loko se projette en attaque, lorsque Ouédec déborde sur le côté, lorsque Pedros décroche pour créer du jeu, c’est Makélélé qui compense, qui assure les couvertures, qui permet à l’édifice de tenir debout.

Cette flexibilité s’exprime particulièrement dans les phases défensives. Face à Monaco et Enzo Scifo, par exemple, Suaudeau confie à Makélélé une mission très spécifique : coller au Belge comme son ombre. On le voit alors évoluer bien plus haut que d’habitude, parfois presque à gauche du terrain, suivant Scifo dans tous ses déplacements. Cette capacité d’adaptation tactique témoigne de son intelligence de jeu exceptionnelle.

Lors des sorties de balle, Makélélé joue un rôle crucial dans le système nantais. Positionné dans l’axe ou légèrement décalé à droite, il constitue l’un des points d’appui privilégiés pour les relances. Sa fonction n’est pas d’être spectaculaire mais d’être fiable : récupérer le ballon dans les airs ou à la retombée, puis le transmettre simplement à un partenaire mieux placé. Comme le soulignait Suaudeau : « Je demandais à ce que la première touche après la récupération soit jouée vers l’avant, et si possible sans contrôle. » Makélélé exécute cette consigne à la perfection, privilégiant systématiquement la passe simple et rapide vers l’avant.

Les qualités spécifiques du Makélélé nantais

Ce qui frappe à l’analyse des matchs de cette époque, c’est l’incroyable volume de course abattu par Makélélé sur 90 minutes. Dans un système qui exige « de courtes séquences mais d’une intensité incroyable », le Congolais trouve son terrain d’expression idéal. Il est partout : récupérant un ballon côté droit, se retrouvant dans la surface adverse dix secondes plus tard pour offrir une solution de passe, puis revenant défendre dans son propre camp à la perte du ballon.

Cette capacité à multiplier les efforts s’inscrit parfaitement dans la philosophie de Suaudeau concernant les transitions. L’entraîneur recherchait des joueurs capables de passer instantanément d’une phase à l’autre, de défendre puis d’attaquer en quelques secondes. Sur certaines séquences, on observe Makélélé récupérer le ballon dans sa moitié de terrain, le transmettre à un partenaire, puis sprinter sur 40 mètres pour se proposer en soutien dans la surface adverse. Cette disponibilité permanente constitue l’une de ses grandes forces.

L’anticipation représente son arme principale. Là où d’autres milieux défensifs misent sur la puissance physique ou l’agressivité dans les duels, Makélélé privilégie le placement intelligent. Il lit le jeu avec une longueur d’avance, interceptant les passes avant qu’elles n’arrivent à destination. Cette qualité correspond exactement à ce que Suaudeau exigeait de ses joueurs : « avoir un temps d’avance dans la réflexion, et donc un temps d’avance dans la mise en œuvre. »

Dans les phases de pressing haut, Makélélé s’avère également précieux. Lorsque Nantes monte presser les défenseurs adverses, il se positionne intelligemment pour fermer les lignes de passes vers le milieu de terrain. Sa mobilité lui permet de partir du côté droit pour aller agresser un latéral adverse dans son propre camp, prenant ce dernier par surprise. Ces sprints répétés désorganisent les constructions adverses et créent des opportunités de récupération dans des zones dangereuses.

L’apprentissage collectif : la « cellule du milieu »

Un élément fondamental dans le développement de Makélélé à Nantes concerne son intégration dans ce que Suaudeau appelait la « cellule du milieu ». L’entraîneur expliquait : « C’étaient 5-6 joueurs, au milieu, qui entraînaient les autres. Ceux-là, on ne les choisissait pas n’importe comment. Ils étaient les garants de nos principes, et j’étais très exigeant avec eux. »

Makélélé fait partie de ce cercle restreint, aux côtés de Christian Karembeu, Japhet N’Doram, Benoît Cauet, Reynald Pedros. Cette proximité avec des joueurs de grand talent l’oblige à élever son niveau, à comprendre les subtilités tactiques, à intégrer profondément les principes du jeu nantais. L’intelligence collective dont parlait Serge Le Dizet se construit dans ces interactions quotidiennes.

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La stabilité de l’effectif joue également un rôle crucial. Entre 1994 et 1996, le groupe connaît peu de changements. Cette continuité permet à Makélélé de développer des automatismes avec ses partenaires. Il sait instinctivement où Karembeu va se trouver, comment Pedros va décrocher, quand Loko va partir en profondeur. Cette connaissance mutuelle facilite son travail défensif : il peut prendre des risques dans ses interventions car il sait que ses coéquipiers compenseront si nécessaire.

Les entraînements sous la direction de Suaudeau insistent particulièrement sur les notions de démarquage et de permutation. Makélélé apprend à jouer sans position fixe, à occuper les espaces laissés libres par ses partenaires. Cette formation polyvalente lui sera précieuse plus tard dans sa carrière, lorsqu’il devra s’adapter à différents systèmes tactiques à Marseille, au Real Madrid puis à Chelsea.

Les limites du Makélélé nantais

Il serait malhonnête de ne pas mentionner les limitations du jeune Makélélé durant ses années nantaises. Techniquement, il reste le maillon faible de l’équipe. Ses passes, bien qu’efficaces, manquent souvent de précision. Ses conduites de balle se révèlent parfois hasardeuses. Dans un système qui valorise la qualité technique et les échanges rapides, ces lacunes peuvent devenir problématiques.

Christian Karembeu le reconnaissait lui-même pour l’ensemble de l’équipe : « Techniquement, nous avions du retard, nous devions surprendre. » Cette remarque s’applique particulièrement à Makélélé. Mais Suaudeau a compris l’essentiel : « le déchet technique est-il si problématique lorsque chaque joueur passe en moyenne 2 minutes en possession du ballon et 88 minutes sans ? » Cette phrase résume parfaitement la philosophie qui permettra à Makélélé de compenser ses faiblesses par d’autres qualités.

Son manque de puissance physique constitue également une limite. Dans les duels aériens, il se fait souvent dominer par des adversaires plus grands et plus costauds. C’est pourquoi le système nantais, qui privilégie la récupération à la retombée plutôt que dans les airs, lui convient parfaitement. Il n’a pas besoin de gagner le ballon de la tête, simplement d’être le premier sur le second ballon.

Offensivement, son apport reste très modeste. Contrairement à Karembeu qui peut porter le ballon sur 30 mètres ou à Pedros capable de délivrer des passes décisives, Makélélé se contente du strict minimum : récupérer et transmettre simplement. Cette limitation ne pose pas de problème à Nantes, où l’effectif regorge de créateurs. Elle deviendra même sa force plus tard : en se concentrant uniquement sur les tâches défensives, il atteindra un niveau de maîtrise inégalé dans ce domaine.

L’héritage nantais dans la carrière de Makélélé

Lorsque Makélélé quitte Nantes en 1997 pour Marseille, puis Celta Vigo et enfin le Real Madrid, il emporte avec lui les enseignements de Coco Suaudeau. Les principes appris à La Jonelière vont structurer toute sa carrière ultérieure.

L’anticipation et l’intelligence de placement resteront ses armes principales. Au Real Madrid, face aux plus grands joueurs du monde, c’est cette capacité à lire le jeu qui lui permettra d’exceller. À Chelsea, sous les ordres de José Mourinho, il perfectionnera cette science du positionnement jusqu’à en faire un art. Mais les fondations ont été posées à Nantes.

La polyvalence tactique enseignée par Suaudeau lui sera également précieuse. Capable d’évoluer à différents postes du milieu de terrain, de s’adapter à divers systèmes, Makélélé se révélera d’une flexibilité remarquable tout au long de sa carrière. Cette capacité d’adaptation découle directement des principes nantais : « Bien que nous ayons des positions de départ qui servaient de repères, nous évoluions librement ensuite. »

La discipline tactique constitue un autre héritage majeur. Suaudeau exigeait une rigueur absolue dans l’application des consignes, particulièrement de la part de sa « cellule du milieu ». Makélélé a intégré cette exigence. Au Real Madrid, Zinédine Zidane dira de lui : « Il nous permettait de jouer. Sans lui, nous étions vulnérables. » Cette capacité à assurer l’équilibre collectif, à permettre aux autres de briller, il l’a apprise à Nantes.

L’humilité et le travail dans l’ombre caractériseront toute sa carrière. Dans un football qui célèbre les stars offensives, Makélélé acceptera toujours de jouer le rôle ingrat du récupérateur. Cette acceptation découle probablement de ses années nantaises, où il a compris qu’une équipe fonctionne grâce à des joueurs prêts à se sacrifier pour le collectif. Suaudeau valorisait cette mentalité : « L’état d’esprit d’une équipe se révèle par sa façon de récupérer le ballon. C’est ici que l’on perçoit sa mentalité, son engagement, sa réflexion… »

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Suaudeau et Makélélé : une rencontre décisive

La relation entre Jean Claude Suaudeau et Claude Makélélé illustre parfaitement ce qui fait la grandeur d’un grand entraîneur : la capacité à voir le potentiel là où d’autres ne voient que des limitations. Suaudeau n’a pas tenté de transformer Makélélé en un joueur qu’il ne pourrait jamais devenir. Il a identifié ses forces, accepté ses faiblesses, et construit un rôle sur mesure permettant l’expression de ses qualités uniques.

Cette approche contraste radicalement avec la tendance actuelle à formater les jeunes joueurs selon des standards prédéfinis. Dans les académies modernes, un joueur comme le jeune Makélélé – petit, techniquement limité, sans poste défini – aurait probablement été écarté rapidement. Suaudeau a eu l’intelligence de regarder au-delà des apparences.

La philosophie de jeu nantaise a également joué un rôle crucial. Dans un système valorisant l’intensité, l’anticipation, le jeu sans ballon et la polyvalence, Makélélé pouvait s’épanouir. Dans un autre contexte, privilégiant la technique pure ou la puissance physique, il aurait probablement échoué. Cette adéquation entre un joueur, un entraîneur et un système de jeu explique en grande partie le succès de leur collaboration.

Suaudeau se montrait d’ailleurs très lucide sur les limites de son équipe : « Techniquement, son effectif présente des disparités. » Mais plutôt que de voir ces disparités comme un problème insurmontable, il les a transformées en une force collective. Chaque joueur, y compris Makélélé avec ses limitations, avait un rôle précis à jouer dans l’édifice. Cette vision du football comme un système où les complémentarités priment sur les individualités a permis à un joueur atypique de révéler son talent.

Conclusion : la naissance d’un modèle

L’histoire de Claude Makélélé à Nantes dépasse largement le simple parcours d’un joueur formé dans un club français. Elle illustre comment une vision claire du jeu, portée par un entraîneur exigeant et intelligent, peut transformer un joueur aux qualités modestes en un modèle pour toute une génération de milieux défensifs.

Le « rôle Makélélé » qui marquera le football européen des années 2000 trouve ses racines dans le « jeu à la nantaise » des années 90. Ce n’est pas un hasard si ce joueur, formé dans un système valorisant l’intelligence collective, l’anticipation et le travail pour les autres, est devenu la référence absolue du milieu récupérateur moderne. Les principes de Suaudeau ont structuré sa vision du jeu de manière indélébile.

Aujourd’hui, lorsque les recruteurs recherchent des « profils Makélélé », ils ne mesurent probablement pas à quel point ce profil est le fruit d’un contexte unique, d’une rencontre entre un joueur atypique et un entraîneur visionnaire, dans un club qui avait le courage de privilégier l’intelligence sur la puissance, l’anticipation sur l’agressivité, le collectif sur les individualités.

Comme le soulignait Suaudeau avec une certaine amertume : « chaque fois que l’on avait du succès, cela nous faisait mal. Dès que l’on obtenait de bons résultats, des joueurs partaient. » Makélélé n’échappera pas à cette règle. Mais son départ ne diminue en rien l’immensité du travail accompli. En transformant un latéral congolais peu technique en l’un des meilleurs milieux défensifs de sa génération, Suaudeau a prouvé que le rôle d’un entraîneur ne consiste pas à reproduire des schémas préétablis, mais à révéler le potentiel unique de chaque joueur.

En définitive, l’histoire de Makélélé à Nantes nous rappelle une vérité essentielle : derrière chaque grand joueur se cache souvent un entraîneur qui a su voir ce que d’autres ne voyaient pas. Et dans le cas de Claude Makélélé, cet entraîneur s’appelait Jean Claude Suaudeau, cet homme discret qui, au cœur des années 90, dans un club de province française, inventait déjà le football de demain.